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Sous l’emprise du gourou

Publié le : 19/11/2009 19 novembre Nov. 2009
Depuis 2001, onze membres d’une grande famille bordelaise vivent reclus, manipulés par un « agent secret » qui les a dépouillés de leur fortune

Sur la photo, on croirait Bill Gates. Le même visage de premier communiant que le temps aurait épargné. Des lunettes fines, les cheveux en ordre, la raie sur le côté. Né il y a quarante-cinq ans à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine), père de Loana, 10 ans, et d’Erwan, 5 ans, compagnon de Jessica, Thierry Tilly dévoile un petit sourire timide.



Le cliché date un peu. L’homme, mis en examen le 21 octobre à Bordeaux pour « escroquerie, abus de faiblesse, extorsions de fonds, séquestration avec actes de torture et de barbarie », a abandonné les lunettes. Depuis cette date, tout innocent qu’il est présumé être, Thierry Tilly est en détention provisoire à la maison d’arrêt de Gradignan (Gironde) et, si l’enquête en cours conforte les soupçons, il sera jugé pour une affaire d’ensorcellement qui fera date.

Selon l’avocat bordelais Me Daniel Picotin, qui le poursuit depuis six ans, Thierry Tilly incarne « le Léonard de Vinci de la manipulation mentale ». Déjà condamné à deux reprises – une interdiction de gérer en 2000, et un an de prison avec sursis pour abus de biens sociaux en 2002 – il est, cette fois, parvenu à placer sous sa coupe toute une famille. Une lignée de vieille noblesse protestante de Lot-et-Garonne, avec une grand-mère, Guillemette de Védrines (96 ans), ses trois fils et filles âgés de 51 ans à 61 ans, ses deux brus, ses cinq petits-enfants, âgés de 24 ans à 32 ans.

Au total onze personnes, cultivées et actives. Parmi elles, un ancien obstétricien bordelais, candidat sur la liste d’Alain Juppé aux municipales de 1995, une directrice d’école professionnelle parisienne et des étudiants bardés de diplômes. Une famille propriétaire de biens, notamment le château de Martel à Monflanquin (Lot-et-Garonne), bâtisse du XVIe siècle, des terres, et des appartements sur le bassin d’Arcachon et à Bordeaux.

En huit ans, toute cette fortune a été pillée. La lignée a succombé aux chants de Thierry Tilly, un gourou, qui, après avoir conquis les esprits de cette famille, a soumis ses membres à la réclusion dans le château, entre 2001 et 2008, avant de les faire déménager à Oxford, en Angleterre. Thierry Tilly a littéralement dépouillé les Védrines. Le montant du préjudice, encore mal défini, pourrait approcher les 5 millions d’euros.

Christine de Védrines, 59 ans, est à l’origine de la plainte qui a permis au juge bordelais Stéphane Lorentz de lancer un mandat d’arrêt européen contre l’escroc. Elle était parvenue, en mars, à s’extraire de la « prison mentale » dans laquelle son geôlier l’avait enfermée. Elle estime pour sa seule part à plus de 3 millions d’euros la valeur des biens perdus. Et cette spoliation n’est rien au regard de ce que cette femme a enduré.

Considérée par le gourou comme un élément plus rétif que les autres, il lui a infligé, et fait infliger par les siens, des supplices physiques et mentaux d’une rare cruauté. L’empêchant de dormir assise sur un tabouret pendant plusieurs jours d’affilée ou l’assommant de médicaments, il lui a fait payer au prix fort son manque d’enthousiasme. Après avoir dépouillé la famille, Thierry Tilly s’est appliqué à l’exploiter. A Oxford, Christine a travaillé comme aide cuisinière dans un restaurant de plats cuisinés, et la majeure partie de ses revenus lui était confisquée.

C’est par le biais de Ghislaine, l’une des filles de Guillemette, que Thierry Tilly est « entré » dans la famille. « Elle avait une énergie à déplacer des montagnes », se souvient Jean Marchand, son ex-mari. Elle dirigeait une école de secrétariat, à Paris, et recherchait une entreprise de nettoyage. Recommandé par un ami, Thierry Tilly a fait l’affaire. Quelques secondes ont suffi à M. Marchand pour repérer le zozo – « Il m’avait dit qu’il était agent secret » – mais sa femme et ses enfants n’ont pas réagi de même.

Ghislaine sera donc sa première proie. Le reste de la famille suivra. Jean Marchand, que Thierry Tilly fait passer pour sectaire et pervers, est écarté. « Le 7 septembre 2001, ma femme, mes enfants, mes beaux-frères, ma belle-mère m’ont exclu. Mes comptes bancaires avaient été vidés. Ce jour-là, ils franchissent le Rubicon, brûlent leurs vaisseaux et sortent du monde réel », estime-t-il.

Thierry Tilly se fait passer pour un attaché de la Blue Light Foundation, une fondation québécoise qui servirait des causes humanitaires. Il prétend être chargé d’une mission sacrée, qui tendrait à recréer l’équilibre du monde. Rendre ses lettres à la noblesse. En quête de la « clef du trésor », il se fait passer pour un agent secret agissant pour l’OTAN.

Lors de son interrogatoire de première comparution dans le bureau du juge, il s’en est pris à ses victimes. « Des gens gluants, collants », qui auraient « squatté » son espace de vie. Pendant toutes ces années, c’est le plus souvent à distance, par téléphone, qu’il a réduit ses victimes sous influence. Se servant des uns pour surveiller et, au besoin, punir les autres. A ce jour, et alors qu’il est sous les verrous, huit des onze reclus – dont Ghislaine et ses deux enfants, qui, jeudi 12 novembre, ont refusé de parler avec leur père – sont toujours à Oxford, convaincus que ce dénouement n’est qu’un mauvais coup ourdi par les forces du mal en guerre contre leur gourou. Ils restent cloîtrés dans leur prison mentale.

Pour l’heure, Thierry Tilly refuse de prendre un avocat. Son excès de confiance semble l’avoir trahi. En se rendant en Suisse, à Zurich, le 21 octobre, alors qu’il savait qu’un mandat d’arrêt européen avait été lancé contre lui, il ne s’est pas souvenu, à l’instar de Roman Polanski, que les Suisses peuvent avoir un respect scrupuleux de la légalité internationale.

Source : Le Monde du 19/11/09

Yves Bordenave

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