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La secte… version IIIe millénaire

La secte… version IIIe millénaire

Publié le : 28/11/2009 28 novembre Nov. 2009
Le scénario est digne d’Hollywood. Une famille d’aristocrates bordelais, les de Védrines, a vécu retranchée dans son château pendant près de dix ans sous la domination d’un gourou. Génie de la manipulation mentale au physique de prof de maths, Thierry Tilly a été mis en examen en octobre dernier pour  » escroquerie, abus de faiblesse, extorsion de fonds, séquestration avec actes de torture et de barbarie « .

L’histoire est exceptionnelle : trois générations d’une même famille, 11 personnes en tout, qui tombent sous la coupe d’un même escroc et lui versent près de 5 millions d’euros, c’est unique en Europe ! Mais tous les spécialistes de la lutte contre les dérives sectaires rappellent que, sur bien des aspects, l’affaire des  » reclus de Monflanquin  » est plus banale qu’on aimerait le croire…

Prison mentale

Sur la forme, d’abord. La secte fondée par Thierry Tilly est exclusivement réservée aux de Védrines ! Une formule qui a le vent en poupe.  » Si les grosses structures voient leurs effectifs baisser, depuis dix ans, on constate une explosion des microgroupes ne réunissant que 20, 10 ou même une seule personne « , affirme Jean Miquel, président du Centre contre les maladies mentales, une des plus importantes associations luttant contre les sectes.

Terminé les foules scandant  » Hare Krishna « , la nouvelle mode, c’est d’avoir son chef spirituel personnel ! Qu’il se présente comme thérapeute, coach, voyant, porte-parole d’une divinité ou d’une superpuissance, le manipulateur moderne invente une doctrine spécialement conçue pour des victimes qu’il choisit à l’avance. C’est l’argent qui a motivé Tilly à jeter son dévolu sur les de Védrines : la famille, composée de banquiers, d’hommes d’affaires et de médecins très en vue à Bordeaux, possède des propriétés dans toute la France et un beau portefeuille d’actions.

Marianne

Côté méthode, Thierry Tilly ne brille pas par son originalité non plus.  » Ses techniques d’endoctrinement sont connues de nos services « , explique-on à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Comme tout bon manipulateur, il a progressivement resserré son emprise sur les de Védrines. En 1997, il est entré en contact avec Ghislaine Marchand, née de Védrines, en lui proposant des prestations en informatique pour son école privée de secrétariat.

Petit à petit, il y prend en charge toutes les tâches administratives, jusqu’à se rendre indispensable au fonctionnement de l’école. Puis à la vie privée de Ghislaine. Puis à celle de sa mère, de ses enfants, de ses frères et de leur famille. Organisation des vacances, investissements financiers ou petites tracasseries quotidiennes, Thierry Tilly s’occupe de tout et les de Védrines lui font entièrement confiance. Il lui faudra deux ans pour les convaincre de vendre leurs biens et de lui verser l’argent.

Deux de plus pour les persuader de ne plus sortir de la dernière maison qu’il leur reste. A ce stade, les éléments récalcitrants doivent être exclus du groupe. C’est ce qui est arrivé à Jean Marchand, le mari de Ghislaine. Lui s’est toujours méfié de Thierry Tilly : en partie parce que cet ancien journaliste avait des doutes sur  » un type qui balance qu’il est agent secret dans une garden-party « , mais aussi parce qu’il a tout de suite pris en grippe ce Thierry qui tournait tout le temps autour de sa femme. Le 7 septembre 2001, Ghislaine et ses deux frères ont débarqué dans leur résidence secondaire de Monflanquin, en Lot-et-Garonne. Il raconte :  » Celle qui a été ma femme pendant vingt-cinq ans m’a lancé un bouquet de fleurs séchées et un gant de jardinage m’annonçant : « Voici les signes maléfiques de ton réseau. Tu as 40 maîtresses et ton père est un ancien officier nazi. Tu as une demi-heure pour préparer tes affaires et quitter définitivement cet endroit. » J’ai essayé de discuter mais quand les frères m’ont pris par le col, j’ai obtempéré.  » Jean a été conduit à la gare ferroviaire. C’est la dernière fois qu’il a revu sa femme. Quelques semaines plus tard, ses enfants, tous deux étudiants, ont rejoint aussi brutalement leur mère.

Séquestrés volontaires au château de Monflanquin, Ghislaine et ses enfants, ses deux frères, Charles-Henri et Philippe, leurs épouses et leurs trois rejetons, ainsi que la grand-mère en fauteuil roulant, sont aussi enfermés dans une prison mentale. La recette de Thierry Tilly ?  » Un panaché de toutes les techniques de torture connues, des Vietcong à Guatanamo « , résume Daniel Picotin, l’avocat de Christine, la femme de Charles-Henri, qui s’est échappée en mars dernier. Privation de sommeil et de nourriture, prise obligatoire de drogues et de médicaments en tout genre, pas de montre, pas de calendrier, pas de lumière naturelle. Sept ans plus tard, ils étaient assez conditionnés pour que Tilly les fasse déménager en Angleterre et les maintienne sous son emprise via des échanges de mails quotidiens. A Oxford, les de Védrines travaillent comme cuisiniers ou femmes de ménage dans des fast-foods, et ont l’obligation de lui reverser l’intégralité de leurs salaires.

De temps en temps, Tilly vient orchestrer les punitions publiques de ceux qu’il a arbitrairement désignés comme les maillons faibles. Accusée de cacher des informations aux autres, Christine a ainsi subi une séance de torture physique et psychologique d’une  » rare cruauté « , pour reprendre l’expression de Daniel Picotin, son avocat, pionner de la lutte antisecte qui dit  » en avoir vu d’autres, mais pas des comme ça… « . Des procédés qui ont amené Philippe et sa femme, Brigitte, à s’enfuir en février 2008. Les autres, terrorisés, n’en ont été que plus soumis à leur chef. A commencer par Christine qui ne s’est enfuie qu’un an plus tard.

Doctrine inédite

Si, sur la forme, Thierry Tilly a appliqué des méthodes déjà éprouvées, sur le fond, il a fait preuve d’une grande créativité, inventant une doctrine sectaire inédite. On connaissait les groupes fondés autour de principes religieux comme les Témoins de Jéhovah, d’une quête spirituelle comme le Temple solaire, de la croyance dans des médecines alternatives comme la Scientologie ou de l’exaltation du bien-être avec la prolifération des  » coachs réalisation de soi « . Tilly, c’est la secte version heroic fantasy, à mi-chemin entre Harry Potter, Star Wars et le Seigneur des anneaux. Il s’est prétendu le porte-parole de Blue Light Foundation, une association plus puissante que l’Otan, l’ONU et le FMI réunis, et qui fait  » trembler de peur George Bush « , car elle oeuvre à la restauration de  » l’équilibre du monde « .

Il a ainsi raconté aux de Védrines qu’au temps des croisades leur famille appartenait à une  » caste supérieure « . La paix sur Terre étant menacée, ils se doivent aujourd’hui de faire honneur à leurs ancêtres illustres et valeureux. Et Tilly se propose de les y aider à coups de sommes d’argent et de séances de travail psychologique sur leurs souvenirs enfouis. La tâche est dangereuse car les forces du mal veulent les empêcher de sauver le monde : c’est d’ailleurs pour détecter au plus vite les attaques au sabre laser de leurs ennemis qu’ils sont obligés de vivre dans le noir ! Une légende à laquelle les de Védrines, très attachés à leur particule, ont manifestement été sensibles…

Que des personnes diplômées, cultivées et insérées dans la société – Charles-Henri, a même été candidat sur la liste d’Alain Juppé aux élections municipales de 1995 -, aient pu croire à de pareilles inepties dépasse l’entendement. Pourtant, cela ne surprend pas la psychiatre Sonya Jougla, spécialisée dans le traitement des victimes de secte :  » Je reçois des agrégés, des magistrats, des PDG, des chirurgiens… Ils ne sont pas « entrés dans une secte » comme on « entre chez le coiffeur ». La secte est « entrée » en eux à leur insu : ils ont été manipulés mentalement par quelqu’un qui a su exploiter leurs failles. «

De là à dire que cela peut arriver à tout le monde, il n’y a qu’un pas que les associations s’empressent de franchir….

Source : Marianne N°658

Rédigé par Anna Topaloff, le Samedi 28 Novembre 2009

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