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Reclus de Monflanquin : dix ans requis contre Thierry Tilly

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Le parquet général de la cour d’appel de Bordeaux a requis, jeudi 4 octobre, dix ans de prison contre Thierry Tilly, accusé d’avoir manipulé et ruiné, en  près d’une décennie, onze membres d’une famille de la noblesse du Sud-Ouest.

« C’est la durée de la peine de réclusion qu’il a infligée à la famille de Védrines », a déclaré l’avocat général Pierre Bellet en se prononçant en faveur de la peine maximum encourue. Pour son complice Jacques Gonzalez, il a requis cinq ans de prison, dont un avec sursis.

Lire notre reportage du 18 novembre 2009 : Sous l’emprise du gourou

Face à la famille de Védrines, Thierry Tilly, 48 ans, était le donneur d’ordres, et Jacques Gonzalez, 65 ans, celui que M. Tilly présentait comme « son patron », et auquel il a donné en effet une bonne partie des 4,5 millions d’euros confiés par la famille de Védrines entre 2001 et 2009.

M. Tilly avait rencontré en 1999 Ghislaine de Védrines et était parvenu à se faire embaucher dans son école de secrétariat à Paris. Il avait dans la foulée rencontré les autres membres de cette famille noble du Sud-Ouest, leur avait expliqué qu’il était agent secret, qu’ils étaient visés par un complot franc-maçon, et avait prétendu être à même de les en protéger.

ONZE MEMBRES DE LA FAMILLE TERRÉS

Onze membres de cette famille parfaitement installée, la mère – morte en 2010, à 97 ans –, ses trois enfants au moins quinquagénaires à l’époque des faits, deux conjointes de ces derniers et cinq des petits-enfants, tous au moins adolescents, se sont alors repliés sur eux-mêmes, se terrant notamment pendant plusieurs années dans leur château du Lot-et-Garonne, au point qu’on les a surnommés « les reclus de Monflanquin », et cédant tous leurs biens pour financer « le combat ».

Ce n’est qu’après trois défections de membres de cette famille, et les plaintes qu’ils ont déposées, que M. Tilly a été arrêté en octobre 2009, avant que le reste de la famille soit « libérée » de son emprise sur intervention de Me Daniel Picotin, spécialiste des sectes et avocat de certaines parties civiles, à Oxford, en Angleterre, où ils avaient migré. M. Gonzalez a été arrêté l’année suivante.

Toujours en prison, M. Tilly est jugé pour séquestration avec libération avant le 7e jour en vue de faciliter la commission d’un délit, et violences volontaires sur personne vulnérable avec préméditation, pour un épisode concernant une des victimes, et pour abus frauduleux de faiblesse de personne en état de sujétion psychologique pour toute la famille. M. Gonzalez, malade et libre sous contrôle judiciaire, est jugé pour complicité et recel de ces abus de faiblesse.

Source : Le Monde du 04/10/12

Procès Monflanquin : le gourou avait « mis l’intelligence des Védrines en jachère »

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Quand le juge l’a saisi de l’expertise psychiatrique des Védrines, cette famille sous influence pendant huit ans, le docteur Daniel Zagury a cru qu’il examinerait des gens peut-être un peu « dégénérés » ou, a minima, « bizarres ». Et bien non ! « Pas du tout. » Les Védrines forment « une famille normale », a martelé le psychiatre, mardi 2 octobre, devant le tribunal correctionnel de Bordeaux qui, depuis le 24 septembre, juge Thierry Tilly pour « escroqueries » et « séquestration ».

Alors, comment onze membres de cette famille, onze personnalités d’âges et de tempéraments différents, parmi lesquels un médecin réputé et une directrice d’école à poigne, ont-ils été abusés au point de se dépouiller eux-mêmes de tous leurs biens au bénéfice de leur ensorceleur ? « Ce n’est pas de l’hypnotisme, ce sont des phénomènes qui obéissent à des lois du psychisme humain », souligne d’emblée le praticien. Les Védrines ne sont ni fous, ni simplets, ni frustres, ni particulièrement naïfs, mais ils ont été sous l’emprise de ce personnage devenu « vital, essentiel » dans leur existence.

Selon le docteur Zagury, « la relation d’emprise exercée par Thierry Tilly peut être examinée sous l’angle d’un abus de transfert » au sens psychanalytique du terme. « Le transfert fait réémerger les premiers temps de la vie quand tout dépendait des parents et de l’affection », explicite-t-il.

L’affaire des « reclus de Monflanquin », c’est un homme doué de l’art de séduire, Thierry Tilly, qui réussit à s’introduire au sein de la famille Védrines. Pour ce faire, il a pendant près de quatre ans prêté toute son attention à Ghislaine de Védrines, qui l’a ensuite adoubé parmi les siens. « Très vite, Tilly a pris toute la place », a confié l’intéressée au docteur Zagury. Il a une grande aptitude à écouter ses interlocuteurs. Il les laisse s’épancher et recueille ainsi les informations intimes dont il va se servir ensuite. « Il savait tout, avait réponse à tout », ont-ils tous indiqué.

Tilly est devenu une sorte de référent. Même en son absence, son ombre tutélaire plane sur les esprits ; on pense et on décide en cherchant à penser et à décider selon ses critères. « Les Védrines ne sont pas tout d’un coup devenus bêtes, assure le psychiatre. Leur intelligence s’est en quelque sorte mise en jachère. »

TOUT EST BON POUR BRISER DES LIENS

L’emprise fonctionne d’autant mieux que Thierry Tilly récupère chaque événement pour conforter ses soi-disant prédictions. Exemple : Guillaume de Védrines prend un billet d’avion pour le 12 septembre 2001. Une fois l’attaque du 11 septembre survenue, Tilly assure lui avoir sauvé la vie ; il lui avait ordonné de voyager le 12 et pas le 11, car il savait que le 11 il se produirait des attentats, parvient-il à lui faire croire. Dans l’esprit des Védrines, Tilly est un agent secret en mission pour une organisation internationale, donc il sait. Quoi ? Rien de précis, mais il sait. Dans l’univers que Tilly dépeint aux Védrines, il n’y a plus de hasard, plus de fortuit. Tout relève d’une destinée écrite par des mains occultes.

Du fond de leur prison mentale, les Védrines sont assiégés. C’est ce que leur assène leur geôlier. Des dangers les menacent. Des ennemis les cernent : à l’extérieur, les francs-maçons et des « réseaux » indéfinis ; à l’intérieur, dans leur entourage proche ou parmi eux.

« Ta femme te trompe », souffle Tilly à Philippe Védrines. « Ton mari te fait cocue », glisse-t-il à Ghislaine. « Ta mère a abusé de toi », dit-il à Diane. Tout est bon pour briser les liens. Tilly, protecteur des Védrines en proie à une paranoïa de groupe, est aussi le confident qui assure le lien entre eux. « Un membre de la famille ne communique plus directement avec un autre membre de la famille. Chacun communique avec l’autre par le biais de Tilly », ajoute le docteur Zagury.

Pendant une dizaine d’années, le prévenu est parvenu à s’insinuer dans les failles internes de la famille Védrines et à utiliser ses vulnérabilités. « Il y a chez Tilly une habileté dans la perception des mécanismes psychiques tout à fait stupéfiante », estime le psychiatre. Il a ciblé les faiblesses des uns, les qualités des autres, s’est arrangé pour attiser les conflits ou les susciter. Une emprise mentale comme le docteur Zagury n’en a pas « vu beaucoup » dans sa pourtant longue carrière d’expert judiciaire.

Source : Le Monde du 03/10/12

Le « Léonard de Vinci de la manipulation mentale » comparaît à Bordeaux

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Thierry Tilly est accusé d’avoir maintenu une famille sous emprise de 2001 à 2009 pour l’escroquer.
Il se faisait passer pour un agent secret investi d’une mission spéciale. Thierry Tilly, 48 ans, n’a jamais été James Bond, mais plus probablement un escroc, protagoniste « d’une affaire hors norme par sa durée dans le temps et par le côté atypique de la manipulation mise en place », souligne le magistrat qui a instruit le dossier.

Il est soupçonné d’avoir ensorcelé onze personnes d’une même famille et de les avoir dépouillées de leurs biens pour un préjudice de près de 5 millions d’euros entre l’automne 2001 et l’automne 2009. Ce « Léonard de Vinci de la manipulation mentale », comme le surnomme l’avocat bordelais Me Daniel Picotin, qui représente plusieurs victimes, comparaît à partir de lundi 24 septembre devant le tribunal correctionnel de Bordeaux.

Confronté à ses juges jusqu’au 5 octobre, Thierry Tilly répond « d’arrestation, d’enlèvement, de séquestration ou détention arbitraire d’otage pour faciliter un crime », de « violence sur une personne vulnérable » et « d’abus frauduleux de l’ignorance ou de la faiblesse d’une personne vulnérable ». Sur le banc des prévenus comparaît également Jacques Gonzalez, 65 ans, soupçonné de complicité.

Visage lisse de grand adolescent sur lequel le temps semble ne pas avoir de prise, Thierry Tilly a débarqué dans l’intimité de la famille Védrines à l’aube des années 2000. Attentif, serviable, disponible, faisant valoir « des entrées partout et de solides connaissances juridiques », il n’a pas tardé à gagner la confiance de Ghislaine de Védrines, 66 ans, qui dirigeait une école privée professionnelle à Paris.

En toute bonne foi, cette femme pourvue « d’une énergie à déplacer les montagnes », comme l’a décrite son mari, Jean Marchand, a adoubé Thierry Tilly au sein de la famille. Fragilisée par la perte de son père puis de sa soeur, elle était à ce moment-là la proie idéale. Devenu l’assistant de Ghislaine qui l’avait recruté dans son école, Thierry Tilly n’avait qu’un but : approcher sa mère Guillemette, sa belle-soeur Christine et son frère Charles-Henri dont il convoitait les fortunes et les propriétés.

Seul Jean Marchand n’a pas été abusé ; dès 2002 il a alerté la justice, qui a diligenté une première enquête préliminaire. D’autres investigations ont suivi de 2003 à 2005 qui suspectaient l’existence d’une secte et des détournements de fonds, sans qu’aucun élément probant ne puisse toutefois établir la moindre trace d’infraction pénale et permettre des poursuites.

Les Védrines, une lignée de vieille noblesse protestante originaire du Lot-et-Garonne, possédaient le château de Martel à Monflanquin, une bastide de près de 3 000 habitants située entre Agen et Bergerac, et, sur la même commune au lieu-dit Talade, une grande demeure datant du XVIe siècle. C’est là, au château, puis dans la bâtisse de Talade, qu’entre 2001 et 2008 Thierry Tilly a soumis la famille Védrines à la réclusion, soit trois générations – la grand-mère (morte en 2010 à 97 ans), ses trois fils et filles et ses deux brus âgés de 54 à 66 ans, et ses cinq petits-enfants âgés de 27 à 35 ans -, avant un déménagement à Oxford en Angleterre d’où ils seront « libérés » en novembre 2009.

Durant ce laps de temps, Thierry Tilly a réussi à couper les Védrines du reste du monde. Manipulant un à un les membres de la famille, s’appuyant sur les faiblesses des uns afin de mieux les opposer aux autres, cet homme « pervers », doué, selon les experts psychiatres qui l’ont examiné à la maison d’arrêt de Gradignan (Gironde), « d’une intelligence supérieure », a cloîtré ses victimes dans une prison mentale. Geôlier en chef, il leur dictait ses lois implacables censées les protéger d’ennemis imaginaires : francs-maçons, Roses-Croix, collabos ou encore pédophiles.

Sous emprise psychique, les Védrines se sont laissé dépouiller de leurs biens par leur gourou qui assurait servir une cause humanitaire via une fondation québécoise, la Blue Light Foundation. Leurs comptes en banque ont été vidés, leurs titres et leurs propriétés vendus avec leur approbation. Procédant méthodiquement et sans coup férir, Thierry Tilly a ruiné les Védrines, les réduisant au dénuement le plus total.

Si par malheur l’un d’eux résistait, le gourou recourait à des méthodes musclées. Christine de Védrines, 62 ans, belle-soeur de Ghislaine, recluse jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’extraire du groupe en mars 2009 et dépose plainte, en a subi les conséquences, jusqu’au supplice. Pendant plusieurs mois, de novembre 2006 au printemps 2007, elle a été enfermée à clé dans une pièce de l’appartement d’Oxford.

En janvier 2008, durant une semaine, elle a été séquestrée, fenêtres bouclées, rideaux tirés. Le plus souvent assise sur un tabouret face au mur, elle n’avait pas droit de regarder ses proches qui devaient l’empêcher de dormir et de se rendre aux toilettes. Privée de nourriture, elle ne pouvait que boire de l’eau et a été frappée violemment à deux reprises par Thierry Tilly. Le prétexte ? Un prétendu secret lié à un héritage qui aurait été dissimulé au reste de la famille.

Thierry Tilly a été arrêté le 23 octobre 2009 à Zurich. Il encourt dix ans de prison et une amende de 750 000 euros.

Source : Le Monde du 25/09/12

Procès de Monflanquin : « Il avait réussi à nous mettre un pistolet psychologique sur la tête »

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Diane, 27 ans, et son frère Amaury, 32 ans, sont des enfants de la famille Védrines. Jeudi 27 septembre, au quatrième jour du procès de Thierry Tilly, qui les a maintenus sous son emprise pendant huit ans, de 2001 à 2009, ils ont raconté leur calvaire au tribunal correctionnel de Bordeaux. Jupe et polo bleu marine, cheveux coiffés en chignon, c’est Diane qui s’avance la première vers la barre. Contrairement à son frère, qui lui succédera, la jeune fille n’est pas tendue.

A ce stade des débats, la présidente, Marie-Elisabeth Bancal, qui a choisi d’examiner l’affaire en suivant la chronologie des faits, veut les entendre sur la période qu’ils ont passée à Londres entre 2003 et 2005. Thierry Tilly les avait installés à proximité de l’ambassade des Etats-Unis, avec leurs cousins Guillemette et François Marchand.

« Les conditions étaient mauvaises. On n’avait pas d’argent. On était revenus au temps d’avant », se lance Diane. Eau froide, repas réduit au strict minimum vital - « on passait nos dimanches après-midi dans les supermarchés pour acheter la marchandise la moins chère (…). Les yaourts périmés, ils peuvent tenir un mois ; ça, je vous l’assure », se souvient-elle. Tilly, qui recevait l’argent des parents, restés à Monflanquin (Lot-et-Garonne), ne le distribuait qu’avec parcimonie.

Mais au-delà de ces conditions matérielles difficiles, c’est la sécurité qui faisait l’objet de toutes les attentions de celui qui se faisait alors passer pour leur protecteur et qu’ils considéraient comme tel. « On ne devait parler à personne, explique encore Diane. Il fallait toujours que quelqu’un reste dans l’appartement. »

« CONFIANCE AVEUGLE »

Diane, qui était étudiante dans un établissement catholique, avait « le droit de se rendre à l’école et de rentrer ». Tilly ne vivait pas avec eux, mais personne ne contrevenait aux ordres. L’idée ne leur traversait même pas l’esprit. Certes, ils avaient les clefs de la maison, « mais on n’était pas maîtres de nos déplacements ; on devait tout dire à Tilly », insiste Diane. C’est que, selon celui-ci, les Védrines couraient de grands dangers. Ils devaient s’arranger pour ne croiser qu’un minimum de personnes. L’ennemi n’était pas nommément désigné, mais il se situait toujours autour des francs-maçons et de Jean Marchand, l’oncle de Diane et Amaury, père de Guillemette et François. « Au moindre truc, on se faisait enguirlander », insiste Diane. A un avocat qui lui demande « Pourquoi n’êtes-vous pas partie, la porte était ouverte ? », elle répond : « Il avait réussi à nous mettre un pistolet psychologique sur la tête. »

Lire M onflanquin : le Léonard de Vinci de la manipulation mentale comparaît à Bordeaux.

Selon Diane, Tilly avait une explication sur tout. Au moindre événement, au moindre incident, il ramenait tout au danger qui guettait ses victimes, les emmurant dans un univers paranoïaque. « On était tellement terrorisés, conditionnés, qu’on n’osait pas désobéir », mesure aujourd’hui Diane.

Amaury paraît moins à l’aise. Trois ans après sa « libération », le traumatisme qu’il a subi lui pèse toujours. « Je remonte la pente, mais j’ai besoin de parler. J’ai besoin d’avoir des relations avec les filles et je n’y arrive pas. J’ai besoin de retourner dans la normalité », lâche-t-il, les mains accrochées à la barre. Le jeune homme est suivi par des psychiatres qui l’ont trouvé « en très grande détresse psychologique », et son récit est plus confus que celui de sa soeur. « Dix ans de vie perdus, c’est compliqué », lance-t-il.

Amaury a été une cible privilégiée de Tilly. Psychologiquement plus fragile, il a eu droit à un traitement particulier. « Je lui ai donné ma confiance absolue, aveugle », avoue-t-il. Il devait être « reprogrammé », selon la formule de Tilly. Investi « d’une mission spéciale », Amaury est resté enfermé seul pendant neuf mois dans des locaux de bureau sur Regent Street, dont il n’est jamais sorti. Il fallait une présence 24 heures sur 24 pour cause de sécurité, lui avait ordonné Tilly, et Amaury se faisait un devoir de remplir au mieux sa tâche.

Lui non plus ne devait parler à personne et, la seule fois où il a répondu à l’interphone, Tilly l’a accusé de trahison devant sa soeur et ses cousins, qui l’ont ensuite regardé de travers. « Je dormais par terre. Pour me laver, il y avait des points d’eau froide dans l’immeuble, où je devais aller tôt le matin ou tard le soir. J’étais sale », dit-il. Avant que Tilly arrive dans sa vie, Amaury ressentait déjà « un mal-être ». Tilly n’a fait que l’entretenir.

Comme le reste de la famille Védrines, Amaury ne serait jamais allé contre son geôlier. « Il nous disait qu’il était agent secret, alors je pensais qu’il avait des infos que j’avais pas. Il détenait la vérité », conclut-il.

Source : Le Monde du 28/09/2012

 

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