Quand le juge l’a saisi de l’expertise psychiatrique des Védrines, cette famille sous influence pendant huit ans, le docteur Daniel Zagury a cru qu’il examinerait des gens peut-être un peu « dégénérés » ou, a minima, « bizarres ». Et bien non ! « Pas du tout. » Les Védrines forment « une famille normale », a martelé le psychiatre, mardi 2 octobre, devant le tribunal correctionnel de Bordeaux qui, depuis le 24 septembre, juge Thierry Tilly pour « escroqueries » et « séquestration ».

Alors, comment onze membres de cette famille, onze personnalités d’âges et de tempéraments différents, parmi lesquels un médecin réputé et une directrice d’école à poigne, ont-ils été abusés au point de se dépouiller eux-mêmes de tous leurs biens au bénéfice de leur ensorceleur ? « Ce n’est pas de l’hypnotisme, ce sont des phénomènes qui obéissent à des lois du psychisme humain », souligne d’emblée le praticien. Les Védrines ne sont ni fous, ni simplets, ni frustres, ni particulièrement naïfs, mais ils ont été sous l’emprise de ce personnage devenu « vital, essentiel » dans leur existence.

Selon le docteur Zagury, « la relation d’emprise exercée par Thierry Tilly peut être examinée sous l’angle d’un abus de transfert » au sens psychanalytique du terme. « Le transfert fait réémerger les premiers temps de la vie quand tout dépendait des parents et de l’affection », explicite-t-il.

L’affaire des « reclus de Monflanquin », c’est un homme doué de l’art de séduire, Thierry Tilly, qui réussit à s’introduire au sein de la famille Védrines. Pour ce faire, il a pendant près de quatre ans prêté toute son attention à Ghislaine de Védrines, qui l’a ensuite adoubé parmi les siens. « Très vite, Tilly a pris toute la place », a confié l’intéressée au docteur Zagury. Il a une grande aptitude à écouter ses interlocuteurs. Il les laisse s’épancher et recueille ainsi les informations intimes dont il va se servir ensuite. « Il savait tout, avait réponse à tout », ont-ils tous indiqué.

Tilly est devenu une sorte de référent. Même en son absence, son ombre tutélaire plane sur les esprits ; on pense et on décide en cherchant à penser et à décider selon ses critères. « Les Védrines ne sont pas tout d’un coup devenus bêtes, assure le psychiatre. Leur intelligence s’est en quelque sorte mise en jachère. »

TOUT EST BON POUR BRISER DES LIENS

L’emprise fonctionne d’autant mieux que Thierry Tilly récupère chaque événement pour conforter ses soi-disant prédictions. Exemple : Guillaume de Védrines prend un billet d’avion pour le 12 septembre 2001. Une fois l’attaque du 11 septembre survenue, Tilly assure lui avoir sauvé la vie ; il lui avait ordonné de voyager le 12 et pas le 11, car il savait que le 11 il se produirait des attentats, parvient-il à lui faire croire. Dans l’esprit des Védrines, Tilly est un agent secret en mission pour une organisation internationale, donc il sait. Quoi ? Rien de précis, mais il sait. Dans l’univers que Tilly dépeint aux Védrines, il n’y a plus de hasard, plus de fortuit. Tout relève d’une destinée écrite par des mains occultes.

Du fond de leur prison mentale, les Védrines sont assiégés. C’est ce que leur assène leur geôlier. Des dangers les menacent. Des ennemis les cernent : à l’extérieur, les francs-maçons et des « réseaux » indéfinis ; à l’intérieur, dans leur entourage proche ou parmi eux.

« Ta femme te trompe », souffle Tilly à Philippe Védrines. « Ton mari te fait cocue », glisse-t-il à Ghislaine. « Ta mère a abusé de toi », dit-il à Diane. Tout est bon pour briser les liens. Tilly, protecteur des Védrines en proie à une paranoïa de groupe, est aussi le confident qui assure le lien entre eux. « Un membre de la famille ne communique plus directement avec un autre membre de la famille. Chacun communique avec l’autre par le biais de Tilly », ajoute le docteur Zagury.

Pendant une dizaine d’années, le prévenu est parvenu à s’insinuer dans les failles internes de la famille Védrines et à utiliser ses vulnérabilités. « Il y a chez Tilly une habileté dans la perception des mécanismes psychiques tout à fait stupéfiante », estime le psychiatre. Il a ciblé les faiblesses des uns, les qualités des autres, s’est arrangé pour attiser les conflits ou les susciter. Une emprise mentale comme le docteur Zagury n’en a pas « vu beaucoup » dans sa pourtant longue carrière d’expert judiciaire.

Source : Le Monde du 03/10/12