Comment un seul homme a-t-il pu, pendant neuf ans, convaincre toute une famille de notables du Sud-Ouest de vivre cloîtrée, pour mieux la dépouiller ? Le procès qui vient de se tenir à Bordeaux lève le voile sur un cas hors normes de manipulation mentale.

Son étrange coiffure intrigue. Sa tête dépasse à peine du box des prévenus tant Thierry Tilly paraît petit, on fixe son espèce de Brushing monacal. Rien ne semble réel chez Tilly, pas même ses cheveux. Ni ses mots. « Je vous ai dit la vérité à 80 %, madame l’Experte, je vous prie de m’excuser pour les 20 % de fantaisie », lance-t-il à la psychologue en visioconférence. Thierry Tilly lui a assuré parler huit langues couramment, dont le celte et le russe. « Et je peux le prouver », crâne-t-il.

Il se sent chez lui dans la salle bondée du tribunal correctionnel de Bordeaux, entre l’immense peinture du Christ et une muraille de 41 dossiers, son chef-d’oeuvre : la légende Tilly. Voilà donc le « gourou » des « reclus de Monflanquin », le braqueur d’âmes friquées qui aurait maintenu un « pistolet psychologique » sur 11 membres d’une même famille, les Védrines, entre 2000 et 2009. Ces aristos bordelais accusent Thierry Tilly, 48 ans, de les avoir cloîtrés pendant neuf ans, coupés du monde, et plumés jusqu’à la dernière cuillère en argent – biens immobiliers, bijoux, actions… pour près de 5 millions d’euros.

En échange de quoi ? Sa protection d’« agent secret » contre les prétendues menaces des réseaux francs-maçons, des médias ou des pédophiles… « Une affaire hors norme par sa durée dans le temps et par le côté atypique de la manipulation mise en place », a conclu l’instruction. Deux semaines d’un procès sur réaliste, du 24 septembre au 5 octobre dernier, tellement édifiant qu’il pourrait inspirer une nouvelle loi contre l’emprise mentale en France. « Tilly, c’est un mélange de Raspoutine et de Machiavel », résume Me Ducos-Ader, l’un des avocats des Védrines. Machiavel, Tilly connaît, puisqu’il connaît tout le monde : « J’ai offert une édition de Machiavel à l’ambassadeur de Libye qui, en remerciement, m’a offert un Coran dédicacé », se vante-t-il à l’audience. Une « fantaisie » de plus. Sa bio en regorge, l’intarissable mentor de Monflanquin la dévoile au tribunal dès le début, sidérant l’auditoire : sa grand-mère « était la cousine de Vaclav Havel », la même ou une autre (on ne suit plus) « tenait salon avec François Mitterrand et Georges Marchais », son grand-père fut un « grand résistant », d’ailleurs, Liliane Bettencourt, invitée à ses obsèques, aurait glissé à l’héritier de sang impérial – car, oui, Tilly descend des Habsbourg – : « Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas. » Pas la peine de déranger Liliane, le manipulateur hors pair a trouvé ses Bettencourt à lui, les Védrines.

Mèches impeccables, chevalières aux doigts, ces héritiers semblent s’être égarés du club de bridge sur le banc des parties civiles. Comment trois générations de la haute société protestante de Bordeaux et du Tarn-et-Garonne, de 15 à 87 ans, bien nés, intégrés – un gynécologue réputé, un cadre de l’industrie pétrolière, un diplômé d’école de commerce… – ontils pu tout quitter sur l’injonction d’un manipulateur à la dégaine de prof de maths ? Monflanquin, c’est le récit d’une secte maison qui a défrayé les médias – de Vanity Fair à Sud Ouest, le premier à révéler l’affaire en 2003. Une emprise sur mesure que racontent pour la première fois les exfiltrés. Des revenants. « J’aimerais qu’on arrête de nous prendre pour des illuminés, M. Tilly se fout de nous », lâche Guillaume de Védrines, chandai l marine, les mains cramponnées à la barre. Il a 35 ans, diplômé de Sup de co Marseille, c’est lui qui suivait les transferts d’argent pour Tilly : « Je n’étais pas son associé, mais son larbin. Ce monstre a été d’une perversité totale.
Tilly a su jouer sur les faiblesses  et les qualités de chacun. »
 

Au coeur de l’histoire, la blonde Ghislaine  de Védrines, 66 ans, la chef du clan,  le « cheval de Troie » qui a introduit le  gourou dans le fief familial du château de  Martel, à Monflanquin, une bourgade de  3 000 âmes. La seule à tutoyer Tilly. « Je ne  me suis pas rendu compte qu’il nous montait  les uns contre les autres, jure-t-elle. Chacun  gardait pour lui ce que Tilly lui disait. » Assis  à ses côtés sur le banc des parties civiles,  ses enfants, trentenaires, Guillemette et  François. Ses frères de 64 et 74 ans, Charles-  Henri et Philippe, et leurs femmes, Christine  et Brigitte. Enfin, la lignée de Charles-  Henri et Christine : Diane, Amaury et  Guillaume. Dix reclus, ne manque que la  grand-mère, décédée en 2010. Relégué sur  le banc de la presse, Jean Marchand, journaliste  et mari de Ghislaine de Védrines,  qui s’est battu « cent quatre mois » pour  déclencher une enquête et exfiltrer sa  femme, murmure : « Vous voyez, il y en a qui  ont des accidents de voiture, de santé, nous, c’est  un accident de gourou. »

Un maître à penser

Le scénario se trame en 1999, à Paris,  dans une école pour filles à papa, La  Femme secrétaire, reprise par des parents  d’élèves, dont Ghislaine de Védrines.  Elle cherche quelqu’un pour l’aider, un  avocat lui conseille Thierry Tilly. Doué  en informatique, il remet les locaux en  état. Avec lui, tout paraît simple, efficace.  Ghislaine, réputée autoritaire, se confie à  lui : son mari déprimé, son fils en échec,  la succession du château qui crée des  jalousies. « Si nous avions été une famille  unie, Thierry Tilly n’aurait eu aucune emprise  sur nous », dit-elle aujourd’hui.  Au cours de l’été 2000, l’impétrant  dîne au château, rencontre la famille,  dont la grand-mère, le voilà adoubé et  coopté. Son job à l’école n’est qu’une  « couverture », il se présente comme  « agent spécial au service de la France » et se  targue d’avoir le bras long à l’Otan. Pour  les Védrines, il ne compte pas les heures,  conseille, téléphone tout le temps. Le  terrain, plein de non-dits et de jalousie,  est propice à l’éclosion du gourou.  Amaury, ado en déroute, fume du shit,  « Thierry » lui conseille de se réfugier  au château. Christine est un peu ronde,  hop, direction Monflanquin où elle  retrouve la ligne. François est mal dans  ses baskets, Thierry lui trouve un stage  BTS. Thierry arrange tout. 

A tous, le sauveur distille la même  menace : les francs-maçons, les Rose-Croix leur en veulent, et leur distribue  des téléphones cryptés. La fille du  retraité Philippe de Védrines, Lucille,  35 ans, raconte à la barre comment son  père a changé du « jour au lendemain » à  l’automne 2000. « Il était méfiant, nerveux,  à l’affût de tout, raconte-t-elle. Une fourchette  qui disparaissait, une boîte en porcelaine qui  changeait de place au gré des visites, tout était  interprété comme des avertissements. Mon père  me disait que Thierry Tilly détenait les listes  des francs-maçons qui nous en voulaient. Tilly  était devenu leur maître à penser. »

Lucille  n’a pas revu son père durant huit ans :  « Faire le deuil d’une personne vivante, c’est  quasiment impossible. »  Le plan Tilly suit le manuel du parfait  manipulateur, décrit dans son expertise  par le psychiatre Daniel Zagury qui en  liste les phases : 1) le « sur-mesure » :  chacun est repéré dans ses failles ; 2) la  « paranoïa » : cultiver une mentalité  d’assiégé ; 3) « avoir réponse à tout » :  Tilly ne se démonte jamais ; 4) « casser  les liens durables » pour mieux asservir ;  5) « casser le narcissisme de chacun » :  ta femme te trompe, ton mari te fait  cocue…

« Aussi énormes soient les affabulations,  si le gourou, le sauveur le dit, c’est  que c’est vrai », analyse Zagury. Tilly dit  qu’il faut mettre l’argent à l’abri sur  sa pseudo-fondation humanitaire : les  Védrines vident leurs comptes, les transferts  commencent, 1 million d’euros au  total en 2000, 898 000 e en 2001…  Durant son procès, Tilly s’agite, lève  la main. Il nie l’escroquerie, les Védrines,  ces êtres « collants », lui auraient acheté  des « biens » : « Est-ce un crime d’aider les gens  qui ont des problèmes de coeur comme je l’ai  fait toute ma vie ? », dit-il à la présidente du  tribunal, Marie-Elisabeth Bancal. Il jure  avoir travaillé pour son « patron », Jacques  Gonzales, un retraité parisien accusé de  complicité pour avoir récupéré 1,5 million  d’euros.

Son véritable exploit, c’est  d’avoir orchestré le huis clos à distance.  Par téléphone, par mail, par fax, il maintient  un contact permanent sans jamais  avoir vécu avec les reclus. En 2003, les 11  Védrines s’installent dans la maison de  Talade, à proximité de Monflanquin, où  ils vivent volets fermés. Les journalistes  rôdent, preuve du complot. Tilly téléphone  d’Angleterre où il réside, réclame des notes  de synthèse. Ghislaine cuisine avec rien,  les jeunes jouent au foot. Il réorganise le  huis clos, donne l’illusion du mouvement,  fait venir les plus jeunes à Londres. Diane  vit avec ses deux cousins près de l’ambassade  des Etats-Unis dans un quartier sécurisé  mais avec une peur permanente : « Au  début, le danger, c’était les francs-maçons, à la  fin c’était tout le monde, les gens qui promenaient  leur chien. La psychose, c’est un vase qu’on  remplit chaque jour, goutte après goutte. » Elle  se lave à l’eau froide, récupère des yaourts  périmés au supermarché : « Je peux vous  dire qu’à un mois ça se mange. » Fuir ? Ça ne  lui est jamais venu à l’idée. Pourtant, la  porte n’était jamais verrouillée. Dehors,  c’était l’ennemi. « Il avait réussi à nous mettre  un pistolet psychologique sur la tempe. Partir,  ça voulait dire trahir, abandonner la famille. » 

Une fois, Diane a couru dans la rue pour  embrasser ses parents venus de France  qu’elle voyait rarement, une  heure après, sa tante la tançait  : « Qu’est-ce que tu as fait ?  Ta mère aurait pu se prendre  une balle dans la tête ! »  Diane apportait à manger  – un fruit, du pain – à son  frère Amaury, isolé dans les  bureaux d’une pseudo-fondation.  Il suivait la thérapie  Tilly : des journées à écrire.  A l’âge où les hormones  s’agitent, l’ado tourmenté  avait l’impression « d’avoir  le diable au corps » : « Il fallait  que je fasse un travail de  purification. Pour moi, Thierry  Tilly, c’était mon meilleur ami,  mon confident… Je me suis fait  laver le cerveau pendant dix  ans. » Sa mère aussi. Christine,  l’épouse du gynéco, la  seule qui n’ait pas de sang  Védrines, la seule catholique,  est « l’élue », lui dit Tilly qui l’envoie  en Belgique faire le tour des banques pour  récupérer une fortune léguée – par les  rois – à sa famille – mais dont personne  n’a jamais entendu parler. Elle en revient  bredouille, et se souvient avoir tremblé  comme une petite fille en balbutiant : « Je  suis toujours dans les 11, Thierry ? »  En 2008, la famille au complet s’installe  à Oxford, vivant de petits boulots, le médecin  devient jardinier, les jeunes, serveurs,  vendeurs…

C’est l’épisode dit de la « transmission  » qui mettra fin à la manipulation.  Cette année-là, Tilly revient à la charge avec  cette fameuse fortune prétendument transmise  à Christine. Elle passera sept jours  assise, sans pouvoir aller aux toilettes, les  autres lui pinçant à tour de rôle les lobes  pour l’empêcher de dormir, à se demander  où peut bien être l’argent. Elle finit par cesser  de boire pour ne plus s’uriner dessus :  « M. Tilly m’a traitée comme un sous-homme. »  Un cap a été franchi. Ne supportant plus  la pression, Philippe, le  retraité, fuit, regagne la  France. Son témoignage  relance l’enquête et déclenchera  l’opération commando  pour exfiltrer le  clan. Un clan ruiné, détruit  de l’intérieur qui peine à se  ressouder. Les familles ne se  voient plus. Certains vivent  en Angleterre, Guillaume  travaille dans la banque,  Amaury consulte des psys  qui l’aident à reprendre pied  dans le réel, le gynécologue  s’est recasé dans un centre  de la petite enfance. 

Thierry Tilly encourt dix  ans de prison. Son avocat,  Me Novion, le dit victime  d’une « chasse aux sorcières »  tant la thèse du gourou a  conquis les esprits. En détention  provisoire depuis trois  ans, le « mystificateur », comme l’ont décrit  les experts, ne reçoit guère de visites. Pas  même de son père, venu au procès, qui a  revu à la baisse la prétention de diplômes  de son fils : en vérité, il a raté l’entrée à  l’Ecole navale de Brest. Le retraité, chauffeur  dans l’armée, n’a jamais été « nageur de  commando », comme le dit Thierry Tilly. Sa  mère, nourrice agréé, jamais championne  de patinage. Seule certitude, le gamin  adorait les livres d’histoire. En prison,  Tilly lit, écrit. Il a confié avoir une feuille  de route, être en mission. Et il peut le  prouver.

Source : Marianne du 07/10/12