Les dix membres de la famille Védrines ont décrit au tribunal de Bordeaux les sévices psychologiques que leur aurait infligés Thierry Tilly, accusé de les avoir dépouillés de tous leurs biens en l’espace de dix ans.

Assis dans le box, Thierry Tilly fait non de la tête, lève les yeux au ciel en signe d’exaspération, se retourne ostensiblement pour regarder l’heure à la pendule du tribunal correctionnel de Bordeaux. En ce mercredi, les membres de la famille Védrines, partie civile, défilent à la barre et exposent les conséquences du lavage de cerveau que le prévenu, selon eux, leur a fait subir pendant dix années tout en les dépouillant de leurs biens.

Les Védrines sont debout, de sorte qu’il est difficile d’imaginer à quel point ils sont dévastés, encore aujourd’hui, deux ans après la fin de leur calvaire. Comme si M. Tilly avait utilisé un napalm psychologique dont la brûlure n’en finissait pas de les consumer. Peut-on oublier que plusieurs semaines après son arrestation, survenue en Suisse en novembre 2009, une partie de ses victimes supposées restaient recluses à Oxford, où il les avait convoquées, de peur qu’il ne réapparaisse? Il fallut aller les délivrer – on pense à ces soldats japonais oubliés sur des îlots du Pacifique et qui, fin 1945, continuaient à se battre, alors que leur empereur avait abdiqué.

Guillemette de Védrines relate comment M. Tilly avait gagné sa confiance avant d’en faire son pantin, la contraignant à quitter son mari, à peine revenue de leur voyage de noces – le jeune couple n’y a pas survécu. Philippe, l’aîné du clan, un solide gaillard, avoue que le freluquet manipulateur faisait de lui, du temps de sa splendeur, ce qu’il voulait. Un trousseau de clé ou une fourchette disparaît puis réapparaît chez lui et hop! Thierry Tilly révèle en quoi c’est le signe du complot maçonnique qui menace d’extermination la vieille famille de l’aristocratie protestante. Dans un film inquiétant de Cukor, Gas Light, un mari machiavélique (Charles Boyer) tente de la même manière de faire perdre la raison à sa femme (Ingrid Bergman) pour mettre la main sur un trésor familial caché dans l’hôtel particulier de sa famille. Une version hollywoodienne et prémonitoire des reclus du château de Monflanquin.

Brigitte, la compagne de Philippe, est tellement bouleversée qu’elle ne peut témoigner. Diane, la benjamine, alors terrorisée par M. Tilly, en est venue à accuser sa propre mère d’abus sexuels; elle est à ce jour redevable de «dettes colossales» en Angleterre – le montant de loyers détournés par le prévenu. Amaury, son frère, le reconnaît: «Je ne sais plus où j’en suis.» Ce jeune homme a été «pulvérisé» par les méthodes de Thierry Tilly: il a un statut de «travailleur handicapé» et reste sous traitement médicamenteux. «J’ai perdu ma légèreté, constate-t-il avec une dignité admirable. Quand je suis seul chez moi, je pleure.» Son frère aîné Guillaume a souffert de voir sa famille montée contre lui par leur tourmenteur: «Chaque membre de ma famille a envoyé une lettre à mon patron de l’époque, m’accusant de les avoir dépouillés. J’ai reçu des mises en demeure de tout le monde et consacré mes soirées, pendant quatorze mois, à étudier mille pages de conclusions.» Lui aussi est criblé de dettes outre-Manche (40.000 euros). Il martèle: «M. Tilly n’est pas un gourou, nous n’avons pas formé une secte. C’est un escroc, un grand pervers, un prédateur, le Hannibal Lecter de la manipulation (allusion volontairement saisissante au criminel du Silence des agneaux, NDLR).»

Christine de Védrines, à présent. Elle ne savait plus en quelle année elle vivait quand elle a enfin osé se rebeller, après avoir été soumise à un traitement humiliant, une quasi-torture, destiné à lui faire avouer où se trouvait un pactole inventé par son geôlier. Charles-Henri, son mari, exerçait la profession de gynécologue obstétricien à Bordeaux, il s’était lancé en politique: il affirme que M. Tilly l’a persuadé ce cesser sa prospère activité médicale sur-le-champ. «Je suis parti comme un voleur», déplore cet homme qui vit aujourd’hui avec moins de 2000 euros par mois. À Oxford, pour survivre, il avait trouvé un emploi de jardinier.

M. Tilly fait non de la tête. N’avait-il pourtant pas dit à Christine, en faisant main basse sur ses objets de famille: «Personne ne pourra vous voler vos souvenirs»? Les Védrines se souviennent de tout. Devant le tribunal, les agneaux ne se taisent plus.

Réquisitoire ce jeudi.

Source : Le Figaro du 04/10/12