L’ex-gérant d’un club libertin est soupçonné d’avoir placé sous emprise mentale plusieurs femmes.
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A la fin des années 2000, il officiait à la Villa Panthère, un club échangiste de Listrac-Médoc (33) dont l’aménagement avait été financé par l’épouse d’un pharmacien tombée sous son charme. Il s’appelait alors « Maître Ilario ». Dans un décor médiéval, des créatures en tenue suggestive prenaient parfois la pose dans des cages. Le dompteur, tout de noir vêtu, le corps enveloppé d’une grande cape, appréciait que ces captives consentantes portent autour du cou un pendentif représentant le félin, signe qu’elles lui appartenaient.

De Maître Ilario…

À l’époque, Maître Ilario, alias Philippe Lamy, n’avait essuyé que les foudres somme toute mesurées de la justice. Une peine d’amende pour avoir ouvert la Villa Panthère sans satisfaire aux formalités administratives. Et dix-huit mois de prison, dont quatre ferme, pour exercice illégal de la médecine – le libertin à l’âme de guérisseur soignait maux de dos et cancers à grandes rasades de gélules magnétisées par ses soins et vendues plusieurs dizaines d’euros le flacon.

D’ici à quelques mois, dans le prétoire du tribunal correctionnel de Libourne (33), Philippe Lamy fera face aux accusations de trois femmes marquées elles aussi du signe de la panthère, l’une d’entre elles s’étant même fait tatouer le fauve sur le haut d’une cuisse. Mais, cette fois-ci, les poursuites engagées contre le quadragénaire sont d’une tout autre gravité. À l’issue d’une instruction engagée par la juge Laure Vuitton, il répondra non seulement d’exercice illégal de la médecine, mais aussi d’abus de faiblesse et d’agressions sexuelles.

… à Giovanni Florenzo

Tout commence au mois de mai 2014. Un père paniqué se présente à la brigade de gendarmerie de Saint-Médard-de-Guizières (33), dans la vallée de l’Isle, pour signaler la disparition de sa fille Emmanuelle. La jeune femme, vendeuse dans une bijouterie, a brutalement rompu avec ses proches, mis sa maison en vente et cessé tout traitement alors qu’elle souffre d’un cancer de la thyroïde.

Quelques semaines plus tôt, invitée à dîner par le propriétaire de la salle de sports qu’elle fréquente, elle a fait la connaissance de Philippe Lamy. Il dit s’appeler Giovanni Florenzo. Un ostéopathe de la vallée de la Dordogne et sa compagne Fabienne participent aussi au repas. Giovanni Florenzo, qui est alors serveur à l’hôtel Le Grand Barrail à Saint-Émilion, vient de s’installer chez eux. Ils ont sympathisé dans un sauna bordelais après avoir noué un premier contact sur un site libertin où Philippe Lamy surfait sous le pseudonyme de « Félin sensuel ».

Ménage à trois, puis ménage à quatre avec Emmanuelle. Les disciples du maître sont littéralement fascinés. Ils l’avoueront, honteux, un peu plus tard aux gendarmes libournais après le placement en détention provisoire de celui à qui ils obéissaient au doigt et à l’œil. Il exigeait qu’Emmanuelle porte des bas résille et farde ses paupières de bleu. En sa présence, l’ostéopathe vendait à ses patients les fameuses gélules.

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« La justice ne m’écoute pas« , se défend Philippe Lamy.

Une troisième femme, identifiée plus tardivement par les enquêteurs, s’ajoute à la liste des plaignants. Philippe Lamy a vécu avec elle dans l’Aude pendant plus d’un an avant de revenir en Gironde. Elle aussi évoque une première séance de magnétisme en tête à tête, émaillée d’incantations et de fortes pressions sur une cheville avant que du sang de poulet n’apparaisse dans la main du « thérapeute ». Jaillissant discrètement d’une bague, cette hémoglobine animale ne peut que perturber ces femmes fragilisées par la maladie, la dépression ou une rupture sentimentale.

Philippe Lamy leur annonce que c’est le signe de leur désenvoûtement. Mais, sans absorption massive de pilules de millepertuis commandées à des laboratoires, point de guérison. Sans rapports sexuels fréquents avec le maître non plus. Dans l’une de ses auditions, Fabienne reconnaît des pratiques sadomasochistes et explique que ces relations n’étaient pas contraintes par une force physique mais mentale. La même qui incitera Emmanuelle à masturber, sous les yeux du magnétiseur, un inconnu croisé dans des toilettes d’autoroute.

« Il disait être toujours en contact avec son père, décédé dix ans plus tôt »

Fréquemment, Philippe Lamy appelait à la rescousse « Papa Gino », son père, décédé dix ans auparavant, avec qui il disait être toujours en contact. Le défunt avait réponse à tout. Ses SMS, expédiés du portable du gourou présumé, suggéraient de « coucher avec son fils » mais prodiguaient aussi des conseils à l’ostéopathe lors de ses consultations. « Nous sommes dans un cas flagrant d’emprise mentale. La personne perd tout esprit critique, son intelligence est en jachère, et elle se retrouve en situation de faiblesse. À partir de là, tout est possible », insiste Me Daniel Picotin, avocat des parties civiles, en s’appuyant sur les observations du psychologue Éric Bauza, l’expert judiciaire qui a examiné les plaignantes.

« En affaiblissant physiquement les victimes, qu’il prive de sommeil et soumet à un régime alimentaire strict, en les menaçant de sanction si elles ne font pas exactement ce qu’il préconise, il les place sous emprise mentale et donc en état de sujétion psychologique. Il parvient alors à s’immiscer dans leur vie jusqu’à en prendre totalement le contrôle », écrit la juge d’instruction dans son ordonnance de renvoi devant le tribunal.

Liberté du consentement

Tout au long de l’enquête, Philippe Lamy a nié les faits reprochés, affirmant ne s’être jamais servi de son don de magnétiseur, contestant tout abus, les relations sexuelles ayant été désirées selon lui par des femmes amoureuses. « Il n’a contraint ni embrigadé personne, explique son avocate Me Maud Sécheresse. Qu’on ne me parle pas de secte ou de phénomène sectaire. » Nul besoin de lire dans le marc de café pour prédire que le débat sur la liberté du consentement sera au cœur du prochain procès.

L’ostéopathe visiblement subjugué par la puissance sexuelle de son mentor racontera peut-être comment il s’était subitement mis à manger de la dinde, des pâtes sans sel et des Danette à la vanille, un dessert dont raffolait Philippe Lamy.

L’ordonnance de renvoi de Philippe Lamy devant le tribunal correctionnel a été rendue le 18 décembre 2015.
« La justice ne m’écoute pas »

Dans un courriel adressé à « Sud Ouest », Philippe Lamy s’en prend à Me Daniel Picotin, avocat girondin spécialisé dans les phénomènes d’emprise mentale à l’origine de l’affaire des reclus de Monflanquin et de la condamnation du gourou Thierry Tilly.

« Il s’acharne depuis de nombreuses années à trouver des preuves contre moi pour me nuire, se désole Philippe Lamy. Il arrive à mettre mes anciens amis et ma famille contre moi. Il me fait passer pour quelqu’un que je ne suis pas en faisant l’amalgame entre libertinage, gourou, magnétisme et emprise mentale. Même la justice ne m’écoute pas. J’en suis à neuf juges d’instruction. Ce n’est pas normal. Il a retourné tous mes avocats à part celui que j’ai maintenant. Comment puis-je sortir de cette spirale infernale ? Il m’a tout pris : ma femme, mon club, mon argent, mes biens… À cause de lui, j’ai fait de la prison inutilement et je ne peux pas travailler, au risque qu’on me prenne mon argent. »

Source : Sud Ouest du 13/01/16