12 viticulteurs, un œnologue et un droguiste ont été condamnés hier à des peines d’amende. De l’acide sulfurique avait été utilisé pour sauver le millésime 2003.

Cela fait belle lurette que le millésime 2003 des Côtes-de- Blaye a été vendu et bu. Sans jamais empoisonner personne. Une partie de la production n’a pu bénéficier de l’agrément AOC qu’après avoir été traitée avec un remède de cheval pourtant formellement interdit : l’ajout de 1 à 2 centilitres d’acide sulfurique par hectolitre. Rien de tel, apparemment, pour remettre des crus d’aplomb.

Mâchés par la grêle et tourmentés par la canicule, les raisins avaient donné des moûts déséquilibrés. Le vin se voulait peut-être rond et gouleyant, mais, du fait de sa faible acidité, son espérance de vie s’annonçait des plus courtes. « C’est l’histoire d’une récolte sauvée in extremis », fait observer Me Delphine Maxwell, l’avocate de l’un des 12 viticulteurs qui répondaient hier de fraude devant le tribunal correctionnel de Bordeaux.

Le sauveur

« C’est vous le sauveur du Blayais », lance la présidente Caroline Baret. Un sourire éclaire le visage de Daniel Broquaire, l’ancien droguiste de Blaye. Aujourd’hui à la retraite, l’ancien commerçant a écoulé entre 2003 et 2004 près de 580 litres d’acide sulfurique acquis auprès d’un laboratoire de l’agglomération bordelaise. La répression des fraudes a identifié une centaine d’acheteurs dans ses registres. Beaucoup d’autres, anonymes, s’en sont procuré dans le libre-service qu’il tenait et où le produit était délivré sans facture.

Le commerçant se doutait bien de l’usage auquel il était destiné. Anticipant l’ampleur des besoins des vignerons, il avait fait montre de prudence. Contrairement aux autres années, il avait commandé un liquide hyperconcentré, débarrassé des résidus de métaux lourds. « Il n’a pas fait cela par appât du gain. Il était le seul droguiste sur la place de Blaye. Il ne pouvait pas refuser de rendre service », insiste son conseil, Yannick Bergeon.

Les quantités étant infinitésimales, la présence d’acide sulfurique était indétectable. À l’exception de deux d’entre eux qui disent s’en être servis pour déboucher des canalisations ou nettoyer des réseaux d’irrigation de chrysanthèmes, les vignerons ne nient pas y avoir eu recours. L’année 2002 avait été difficile. Il leur était impossible de sacrifier les crus 2003 sans risquer le dépôt de bilan. « Sans l’acide sulfurique, ils allaient tous crever », lance Me Daniel Picotin, l’un de leurs avocats.

Comprendre la détresse ne signifie pas accepter les moyens employés. « Vous aviez la possibilité d’utiliser l’acide tartrique, qui est autorisé », précise le procureur Christian Lagarde. Beaucoup plus cher, soumis à déclaration auprès d’une administration qu’on fuit dans le Blayais comme la peste, il est beaucoup moins efficace. Il y a neuf ans, lorsque la fraude a été détectée, plusieurs viticulteurs se sont immédiatement dédouanés en mettant en cause Nicolas Piffre. C’est le seul professionnel du centre œnologique de Saint-Savin-de-Blaye, étroitement lié à l’appellation, à avoir été poursuivi pour complicité de falsification.

Ne pas désespérer le Blayais

Le dosage des apports d’acide sulfurique résultant de savants calculs, seul un homme de l’art pouvait éclairer les viticulteurs. « Le millésime 2003 était très compliqué, mais je n’ai jamais préconisé son emploi », rétorque pourtant Nicolas Piffre. « Ce qu’on lui reproche, c’est de la pure hypocrisie, poursuit son défenseur, Me Arnaud Dupin. Il ne suivait pas tous les vignerons qui sont ici. » Ce dont convient le procureur Lagarde. « Il n’a pas été le seul à donner ces conseils. Aujourd’hui, les langues se sont déliées, et le centre de Saint-Savin est mis en cause. »

À l’époque, toute une région a sans doute fermé les yeux sur l’usage de l’acide sulfurique. « Un état de nécessité » dont Nicolas Piffre a été jugé comptable hier soir. Il a écopé d’une peine d’amende ferme, tout comme le droguiste et les deux viticulteurs qui niaient les faits. En revanche, les dix autres ont bénéficié du sursis, dans le droit-fil de la plaidoirie de Me Picotin. L’avocat avait prié les juges de ne pas dé-sespérer une viticulture blayaise qui tire le diable par la queue. « Lors du premier tour de la présidentielle, c’est la région Aquitaine où le vote de colère a été le plus prononcé. »

Source : Sud Ouest 11/05/12