Affaire Zeus

Sud Ouest : « Zeus, le gourou de Gujan-Mestras »

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Poursuivi pour viols, Claude Alonso revisitait la mythologie grecque à sa façon, se prenant pour le dieu de la Création.

Le long de la route des Lacs, à la sortie de Gujan-Mestras, les pavillons s’égrènent en un long chapelet. Séparés par des chemins de terre, on les devine souvent plus qu’on ne les aperçoit, tant la forêt semble vouloir les recouvrir de ses tentacules.

C’est le long de ce ruban de bitume, dans une maison protégée des regards indiscrets par une barrière végétale, qu’officiait Claude Alonso. Entouré de compagnes dévouées corps et âme à son bon plaisir, il exigeait qu’on l’appelle « Zeus ».

Depuis plus d’un an, les dieux semblent avoir abandonné à son triste sort le septuagénaire girondin. Incarcéré après avoir été mis en examen pour des viols et des abus de faiblesse par sujétion psychologique sur plusieurs femmes, il clame en vain son innocence. « Il a perdu 30 kilos, il va très mal, et il est en train de mourir », s’insurge son avocat, Me Éric Grosselle. À deux reprises, lors d’auditions en visioconférence devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux, Claude Alonso est apparu avec des cannes.

Les magistrats ont pourtant rejeté ses demandes de remise en liberté, craignant qu’une fois à l’extérieur ce guérisseur-magnétiseur, dépeint comme un grand manipulateur par ses détracteurs, ne fasse pression sur deux anciennes disciples, aujourd’hui parties civiles.

« Conseil supérieur invisible »

Dans le panthéon grec, Zeus est le dieu qui domine les éléments. Son émule de Gujan-Mestras se veut plus modeste. Il dit prendre ses ordres auprès d’un mystérieux « Conseil supérieur invisible ». En 2013, ce cénacle censé inspirer la crainte aux adeptes qui s’écartent du droit chemin laisse passer la lettre rédigée par un médecin de la Haute-Vienne.

Effrayé par l’état psychologique de l’une de ses patientes, une ancienne toxicomane aux tendances suicidaires, le praticien alerte la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

Quand elle appartenait à la communauté de Gujan-Mestras, la jeune femme s’appelait « Korè ». Dans la mythologie, c’est l’épouse d’Hadès, dieu des Enfers et frère de Zeus. Mais, partisan d’une interprétation très libre des textes, le gourou lui confie un tout autre rôle. Si elle couche avec lui, l’humanité échappera à l’apocalypse.

Usant de son pouvoir, Zeus transforme les femmes qui l’approchent en pensionnaires de son Olympe. Une retraitée de l’armée de l’air endosse le rôle d’Hestia, la déesse du Foyer et du feu sacré, une autre se métamorphose en Déméter, la grande prêtresse des Labours et des moissons.

« On est en présence d’un gourou qui rebaptise l’ensemble de ses adeptes. Séduction, destruction et reconstruction d’une personnalité sous une nouvelle identité. Les critères de la manipulation et de l’emprise mentales sont réunis », observe Me Daniel Picotin, l’avocat de l’une des deux femmes parties civiles (1). Les policiers de la cellule spécialisée d’assistance et d’intervention en matière de dérives sectaires se sont beaucoup intéressés au trône situé dans une mezzanine dominant le séjour.

L’orgasme sauve le monde

C’est là que siège Zeus, dans un temple de pacotille non loin d’une colonne où figurent les dix commandements alambiqués fruits de son imagination, là qu’il discourt des heures durant sur l’équilibre du monde et les menaces qui le guettent, là que ses fidèles nus comme des vers et oints d’une huile sacrée sont intronisés, là que sont disposées deux jarres contenant un breuvage que la décence interdit de détailler mais qu’ingurgitent chaque jour les déesses de la maisonnée.

Selon la doctrine en vigueur entre ces murs, seul « l’orgasme commun » peut sauver la planète. Les disciples, qui ont préalablement bu du vin mélangé à du Lexomil, offrent leur corps au dieu suprême pour éloigner les forces du mal. Source d’une énergie inépuisable, les femmes doivent se consumer dans les bras de Zeus pour le recharger. « Les relations sexuelles de groupe étaient également exigées par Claude Alonso pour contrer les plus grosses attaques », observe la chambre de l’instruction dans l’un de ses arrêts.

Corruption de mineurs

Il y a vingt ans, le gourou avait été inquiété lors d’une enquête ouverte pour corruption de mineurs de 15 ans par le parquet de Libourne. Plusieurs des membres de l’association qu’il animait à Sablons, dans la vallée de l’Isle, avaient été entendus, mais sans qu’aucune suite soit donnée. « Un architecte, un dentiste dont l’épouse a peint le tableau de Zeus et de ses adeptes retrouvé à Gujan participaient à ces bacchanales », accuse Me Daniel Picotin.

C’est à la fin des années 1980 que Claude Alonso a basculé dans l’ésotérisme, fréquentant des voyants et se passionnant pour les théories de la réincarnation. Selon son ancienne épouse, alors conseillère municipale à Libourne, il aurait appris « lors d’une séance de régression » qu’il avait été un « dieu de la Création et que son âme était très ancienne ».

Pierre philosophale

Les rares clients de l’agence immobilière qu’il a dirigée pendant quelques mois se souviennent de la pyramide en verre édifiée dans la cour du bâtiment qui abritait son bureau.

Déjà, les contours du personnage de Zeus commençaient à se dessiner. Déjà, il vivait entouré de femmes souvent psychologiquement fragiles qu’il s’apprêtait à plonger dans le bain de la mythologie et à arrimer à ses chimères. Chimères qui l’ont aussi mené sur le chemin de la pierre philosophale, que traquent les alchimistes ébouriffés amoureux de vieux grimoires depuis la nuit des temps.

Le laboratoire de biologie du Pr Doutremepuich s’est penché sur les trois cailloux découverts dans des bocaux posés sur une commode. Des traces de sang et de sperme ont été identifiées. Le germe dont rêvait Zeus est toujours aux abonnés absents. Le gourou voulait l’hydrater avec « une rosée céleste » recueillie dans son jardin, dans l’espoir de déflorer le secret d’« une médecine alternative universelle ».

« Les fous sont autour de lui, mais il sait très bien ce qu’il fait. Comment suis-je tombée si bas… », a lâché, désabusée, aux enquêteurs une musicienne qui s’est éloignée de lui sans pour autant déposer une plainte. Mais, à Gujan-Mestras, Hestia et Déméter, les déesses esseulées, espèrent toujours que les portes de la prison de Gradignan s’ouvriront bientôt pour que revienne leur dieu et maître.

(1) Les citations reproduites dans cet article sont extraites des propos tenus devant la chambre de l’instruction, le 8 mars dernier.

Source : Sud Ouest du 23/03/16

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